Carnaval de la grosse biesse

Marche-en-Famenne, 22 & 23 février 2020

Légende des Mansî Djon.nes

Texte de Jean-Louis Troquet

Or donc, en ce temps-là, il y avait un ogre sur le Gerny.

Nul ne l'avait vu, mais les conséquences de ses méfaits étaient patents : douze vaches du fermier Habrant avaient été dévorées, on n'en avait retrouvé que les cornes ; tout un troupeau de moutons de la mère Perpète avait disparu ; et, tout un temps, on avait cru qu'il avait mangé Florimond, dit Hastir Monmon, mais ce n'était qu'une fausse peur, le dit Monmon s'était attardé à la kermesse d'Havrenne où il avait fort bu et, disent les « mwêches gueuyes », s'était retrouvé dans une couche très accueillante. Enfin, bref, personne n'allait plus sur le Gerny, celui-ci se transformait en désert.

Mais il y avait, dans les beaux villages de Jemeppe et d'Hargimont, toute une JEUNESSE vaillante, intrépide, batailleuse, qui ne craignait rien ni personne. Une petite troupe se forma, qui s'en alla à la recherche de l'ogre. Elle sillonna le Gerny. Mais bernique, pas plus d'ogre que de bienveillance dans l'œil d'un gendarme. Les JEUNES découragés, retournèrent aux villages. Puis l'un deux (on a malheureusement oublié le nom) eut une idée lumineuse : s'ils ne pouvaient trouver l'ogre, il leur fallait l'attirer à eux. Mais comment ? Ils s'en allèrent quérir l'avis de la vieille Marie qui, si elle passait pour un peu sorcière, était aussi d'une grande sagesse, et leur en donna le moyen.

Les habitants d'un des villages apportèrent des oignons, qu'ils cultivaient avec habileté suprême, et qui étaient superbes, dodus, charnus et dont une seule goutte de jus eût fait pleurer cent yeux ; les habitants de l'autre village fournirent des poireaux dont ils étaient les maîtres-producteurs, des poireaux au blanc d'un blanc éclatant et au vert plus vert que vert. Dans l'eau bouillante d'un chaudron géant, ils plongèrent les beaux légumes. Et, bientôt, un merveilleux fumet se répandit dans toute la vallée, puis gagna le Gerny. L'ogre, qui avait narine fine, le renifla. Il ne put résister. Et le voilà qui gagna la place où frémissait la soupe en son chaudron. De lui, que dire ? Il était très laid. Il avait tout de grand, ses jambes, ses oreilles, ses mains. Le plus remarquable était sa bouche, aux lèvres épaisses, baveuses, et où se bousculaient tout un fouillis d'énormes dents, comme rochers au pied d'un glacier. Tant est-il qu'il s'approcha du chaudron et, à grandes lampées, le vida.
Certains disent que, repu, il s'endormit et que les JEUNES l'étrillèrent de belle façon.

Mais d'autres prétendent que, conquis par le divin potage, il devint végétarien et fut l'ami indéfectible des habitants de Jemeppe et d'Hargimont, qu'il protégea toujours de leurs ennemis, les malveillantes Baloûches, les pourris Mautchîs et les mauvaises gens d'On.